DUO 3 (2023) – Bilan Suisse

Étape 1 : la Suisse et sa culture managériale

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Le contexte : le début de notre Odyssée

Nous voilà lancés !  

Dès début 2022, nous savions que nous voulions nous lancer dans l’Odyssée Managériale. En Mai, nous candidatons. En Septembre, nous apprenons cette nouvelle qui va changer nos vies !

La phase de préparation s’est avérée plus intense que ce que nous pensions ! Réflexion sur la problématique de notre Odyssée, recherche de partenaires, préparation logistique, formation sur le domaine de l’innovation managériale, prise de contacts dans les destinations visitées…. Mais nous avons bénéficié du soutien sans faille de notre super coach Thomas Bouchard (Manang Coaching) et de professeurs de l’emlyon et de Paris-Dauphine.

Fin prêts, et plus que jamais avec une soif de découvertes et de rencontres, nous nous sommes lancés le 6 janvier 2023 dans notre Odyssée.

Pendant environ trois semaines, nous avons eu l’opportunité de découvrir la Suisse et ses entreprises ! La rencontre de 5 spécialistes du management, de 15 collaborateurs et la visite de 5 entreprises ainsi que d’une école d’études supérieures (École Hôtelière de Lausanne) nous ont permis de mieux appréhender l’impact de la culture Suisse sur la vision du management.

Et nous avons été bien surpris :  la proximité géographique de la Suisse avec la France ne se retrouve pas vraiment dans le domaine du management et les Suisses le revendiquent…

Nous allons vous dévoiler dans cet article les grands axes que nous avons dégagés au fil de nos échanges en ce qui concerne les spécificités managériales suisses et pourquoi.

Nous avons passé de supers moments en Suisse, c’est une aventure humaine qui renforce nos convictions et nous donne encore plus envie de continuer l’aventure !! 

Notre expérience de la Suisse : une nation décentralisée, tant sur le plan géographique que sur le plan hiérarchique, dans les entreprises…

Lors du démarrage de notre Odyssée, lorsque nous annoncions notre départ en Suisse, les réactions étaient souvent les mêmes… « pas très exotique », « sûrement comme en France »… mais alors, finalement, qu’est-ce qui distingue la Suisse ?

Absence du culte du chef et une certaine paix sociale

LE CONSTAT :

On a découvert que les Suisses avaient une perception bien tranchée des Français au travail. « Archaïsme des relations sociales », « un antagonisme quasi-systématique entre patrons et salariés », un « grand directeur » qui peut casser n’importe quelle décision… Voici en quelques mots les premiers retours que nous avons eu, et l’on exagère à peine !

En fait, les Suisses sont fiers de leur conception collaborative du travail : les relations en entreprise sont globalement moins pyramidales qu’en France. 

Quant à la paix sociale, elle est permise selon eux par cette collaboration meilleure entre les salariés et la direction, et aussi grâce au niveau de vie. Les salaires sont bien plus élevés qu’en France (69 726$ brut/an en moyenne).

Nous allons tenter d’expliquer pourquoi les interactions sociales et hiérarchiques fonctionnent différemment dans les entreprises suisses, d’après les échanges que nous avons eus.

LES SOURCES D’EXPLICATION :

  • 1° L’influence du fonctionnement politique sur l’entreprise : un esprit participatif et de consensus
  • 2° L’influence de l’éducation qui plus rend autonome et encourage le travail en équipe
  • 3° L’influence du protestantisme : pas de prétention et moins de hiérarchie
  •  L’héritage de l’histoire : une confiance plus naturelle pour les Suisses ?

1° L’influence du fonctionnement politique sur l’entreprise : un esprit participatif et de consensus

On a demandé à plusieurs Suisses de nous expliquer le fonctionnement de leur système politique : Susanne Aebischer, députée de l’État de Fribourg, a été la mieux placée pour nous répondre ! Le fonctionnement politique suisse repose sur une démocratie directe et un système de consensus. Cela signifie que les citoyens peuvent participer directement à la prise de décisions politiques, notamment par le biais de votations populaires (ils ont voté comme cela l’âge de la retraite !) , et que les différents groupes politiques s’efforcent de trouver un terrain d’entente pour prendre des décisions collectives.

Il y a donc une vraie culture de la participation et du consensus qui émerge. Susanne nous explique que « lorsque les citoyens ne sont pas d’accord, une initiative citoyenne est lancée. Elle donne lieu à un référendum, dont le résultat est définitif et plus haut que n’importe quelle décision . Ici le peuple a le dernier mot! ».

Et cela est vrai aussi à l’échelle des mairies. Il existe plusieurs processus participatifs qui permettent aux citoyens de s’engager et d’influencer les politiques locales. (Référendum local, initiative populaire, consultations publiques…).

En Suisse, le pays est divisé en cantons, qui sont des unités administratives similaires à des États. Chaque canton a une certaine autonomie pour légiférer et administrer ses propres affaires internes, telles que l’éducation, la santé et les finances.

Notons également que le président a, en Suisse,  un rôle uniquement représentatif, et qu’il change chaque année. Pour les Suisses, le culte du chef n’est donc pas naturel et leur paraît souvent absurde et illogique. 

Nous avons réellement ressenti cette mentalité de décentralisation des décisions et de participation active au sein des entreprises que nous avons eu la chance de rencontrer. Voici quelques exemples : 

-Chez Creaholic, une entreprise de consulting et ingénierie chargée de trouver des solutions techniques pour ses clients, l’incarnation de cette mentalité est radicale : tout le monde a le même poste : “inventeur professionnel”. Cela nous a donné le sentiment que tout le monde était autant important là-bas, que chacun des consultants, ingénieurs ou designers était comme une pièce d’un puzzle nécessaire au bon fonctionnement de l’entreprise. Aussi, les consultants sont tous libres de choisir la mission sur laquelle ils vont s’engager, tant que celui-ci rentre dans les grands principes de l’organisation (pas de projets liés au secteur militaire par exemple). 

-Au sein de la Banque Alternative Suisse nous retrouvons également cette mentalité. Nicole Bardet nous explique que le culte du chef est quelque chose qui n’a pas sa place la-bas. La banque Alternative suisse a décidé d’adopter  un management plus agile, en s’inspirant de la sociocratie 3.0. Ainsi les décisions sont prises de manière collaborative et équitable par tous les membres de l’organisation. Elle repose sur l’utilisation de cercles, qui sont des groupes de personnes réunies pour gérer un domaine spécifique de l’organisation. 

Les membres de chaque cercle ont des rôles et des responsabilités définis, et ils sont également responsables de gérer les relations entre les différents cercles. 

Chacun de ces cercles est « dirigé » par un facilitateur, qui est responsable de guider les membres du cercle dans leur processus de décision. 

2° L’influence de l’éducation qui plus rend autonome et encourage le travail en équipe

La mentalité en entreprise est forcément influencée par l’éducation. C’est une amie Suisse de la ville de Sion qui nous parle des différences avec la France à l’école  : « on travaille beaucoup plus en groupe, on nous demande de trouver des solutions à des problématiques, sans réponse ou leçon préconçue! » et ce dès le plus jeune âge. Elle trouve qu’en France, on a trop tendance à nous faire “recracher” un cours, on nous enseigne des façons de faire à reproduire, alors qu’en Suisse, on sollicite plus la créativité de l’élève. On encourage aussi beaucoup le travail de réflexion en groupe, ce qui se fait souvent dans l’éducation supérieur en France, mais moins à l’école primaire.

Après quelques recherches, on a découvert que le système éducatif suisse encourage effectivement la responsabilité et la réflexion chez les élèves grâce à certaines méthodes : 

1. L’apprentissage par projet :

 Par exemple, à l’école primaire de Wiedikon à Zurich, les élèves ont mené une campagne de sensibilisation sur l’importance de l’utilisation rationnelle de l’eau. Les élèves travaillaient ensemble pour trouver des solutions pratiques pour réduire la consommation d’eau dans l’école et le quartier.

2.  Laisser choisir des sujets d’étude aux élèves :

Par exemple, à l’Ecole secondaire de La Rôtisserie à Genève, les élèves sont encouragés à explorer des sujets qui les intéressent en dehors des heures de classe. Les enseignants jouent alors un rôle de mentor pour aider les élèves à trouver les ressources dont ils ont besoin.

3. Éducation citoyenne :

Par exemple, à l’Ecole primaire de la Plaine à Lausanne, les élèves participent à des activités de bénévolat dans leur quartier pour comprendre leur rôle dans la société et devenir des citoyens actifs et responsables.

Tout cela s’est confirmé lors de notre visite de l’Ecole Hôtelière de LausanneGrégoire Pavillon nous a fait visiter les locaux et au moment où il nous fait visiter les chambres collectives de l’internat de l’EHL (2 personnes), il nous explique que l’apprentissage est selon eux un processus social. Les étudiants doivent travailler ensemble afin de réussir dans leurs études, mais également dans la vie professionnelle. En effet, la prestigieuse école met un point d’honneur sur l’apprentissage par l’expérience.. Par exemple, on leur propose de réaliser des projets “étudiants-entreprise”. Des étudiants sont confiés à des entreprises et doivent effectuer des missions ponctuelles en groupe. Par exemple, les missions peuvent être   “imaginer un nouveau concept de restaurant d’hôtel saisonnier”, “inventer une nouvelle gamme de produits frais”, “aider une entreprise hôtelière à améliorer sa relation avec les clients pour doper les ventes et l’engagement”…. 

De plus, le travail d’équipe s’étend au-delà de la salle de classe à l’EHL: on le retrouve au sein des comités étudiants. Il existe tout un éventail, associés à différents centres d’intérêt. Les étudiants peuvent ainsi choisir des sujets qui les intéressent tout particulièrement. On trouve par exemple le comité de responsabilité des entreprises, le club We Wine, le club de l’entrepreneuriat….

Pas étonnant, avec un système d’éducation comme cela, que les collaborateurs aient une réelle appétence pour le travail collaboratif et qu’ils soient également très autonomes.

3° L’influence du protestantisme : pas de prétention et moins de hiérarchie

La Suisse est, contrairement à la France, majoritairement de culture protestante.   Philippe-Raymond Laurent, un français qui a travaillé toute sa vie en Suisse à des postes à hautes responsabilités ainsi qu’en tant qu’enseignant et doyen à l’université, nous confie qu’en Suisse en entreprise : « tout le monde est au même niveau et il n’y a pas une tête qui dépasse ! ». Il entend par là que vouloir paraître meilleur que les autres est mal vu en Suisse. Il nous explique que cela est une règle implicite Suisse issue du protestantisme, religion dans laquelle la prétention est très mal perçue

En effet, dans la religion protestante, la prétention est considérée comme une attitude arrogante et égoïste qui va à l’encontre de l’enseignement de l’humilité et de la modestie. On peut citer des paroles bibliques telles que « Car celui qui s’élève sera abaissé, et celui qui s’abaisse sera élevé. » (Luc 14:11) ou  encore “L’orgueil précède la chute “ (Proverbes 16:18).

Pour en savoir plus, Philippe recommande l’ouvrage Capitalisme et protestantisme de Max Weber.

4° L’héritage de l’histoire : une confiance plus naturelle pour les Suisses ?

Selon Susanne Aebischer (députée de l’État de Fribourg), des explications se trouvent aussi dans l’héritage culturel“En France, vous avez dû vous révolter et tuer le Roi !” nous lance-t-elle. Cela nous a un peu surpris dans un premier temps ! Mais selon elle, l’histoire de la nation expliquerait en partie pourquoi nous avons un climat social de méfiance plus fort en France.

Et cette méfiance envers l’humain provoque un cercle vicieux, une prophétie auto-réalisatrice. C’est ce qu’explique Mc Gregor dans sa théorie “X et Y” de la motivation.  Cette théorie décrit deux perspectives différentes sur la façon dont les managers peuvent considérer leurs employés. La théorie X considère les employés comme des personnes naturellement paresseuses et peu motivées qui ont besoin d’être surveillées et contrôlées, tandis que la théorie Y considère les employés comme des personnes motivées et capables d’autonomie, qui répondent bien à la responsabilisation et à la confiance.

→En Suisse, on aurait plus une vision Y des salariés, donc plus de confiance.

Par exemple, chez Mantu, à Genève, la confiance fait partie de l’ADN de l’entreprise. Il y a une réelle confiance donnée aux jeunes. Par exemple, l’ouverture du bureau de la Chine a été orchestrée par une jeune fille de 23 ans, de même pour le bureau du Canada, et le bureau du Chili par un jeune homme de 24 ans.

Voici, brièvement, les autres points qui nous ont marqués en Suisse :

  Un multiculturalisme à double tranchant

Nous avons ressenti la multiculturalité suisse pendant ces 3 semaines. Cela s’explique par les différences linguistiques présentes sur le territoire, mais également l’autonomie que revêt chaque canton.

C’est ainsi que nous avons pu observer quelques rivalités entre certains cantons, voire même certaines villes. Par exemple, le RHNe (Réseau Hospitalier Neuchâtelois) nous a confié qu’ils ressentent des fortes rivalités entre leur site en ville (à Neuchâtel) et leur site plus excentré en campagne (à la Chaux-de-fond). À la Chaux-de-fond on se représente les Neuchâtelois comme des “bourgeois”, et au contraire les Neuchâtelois les voient comme des “paysans”! Mais pourquoi ? Les lois qui régissent le fonctionnement du réseau hospitalier se font de façon décentralisée, par le canton de Neuchâtel et non par l’État Suisse.  Et il y a un amalgame qui est fait entre les autorités présentes à Neuchâtel et la direction du site de Neuchâtel, perçus parfois comme complices de législations contraignantes. 

De plus, Micheline, une habitante du canton du Valais que nous avons rencontré, nous a appris que les habitants du canton francophone du valais n’hésitent pas à qualifier le canton germanophone voisin de “paresseux”!. 

On ressent donc parfois certains clivages entre les différents cantons.

Dans une autre mesure, si les Suisses disposent d’une grande ouverture à l’international (40% de la population de Genève est étrangère), il est important de souligner que cela complexifie aussi les relations en entreprises, surtout lorsqu’il y a des langues différentes parlées dans les différents sites d’une entreprise (souvent, entre le français et l’allemand). 

→ Cependant, ce sont des problèmes minimes, et nous pensons que le multilinguisme et le multiculturalisme restent des atouts centraux de la Suisse.

Une conscience climatique grandissante mais des actions insuffisantes

En Suisse, et comme dans beaucoup d’autres nations du monde, la prise de conscience climatique prend de plus en plus d’ampleur. Chaque année des nouvelles réglementations en faveur du climat voient le jour (Loi sur le CO2Stratégie Sol Suisse, élaboration d’une stratégie climatique à long terme…). 

« Climatiquement » parlant, certains points font de la suisse un réel modèle : le réseau de transport ferroviaire est le plus écologique au monde. Les Suisses détiennent le record du nombre de km parcourus en train par habitants : 2400 km par an. Le fret est assuré au ¾ par chemin de fer et l’énergie du réseau est fournie à 90% par l’hydroélectricité.

De plus, on peut également parler de Zurich qui est un modèle en matière d’écologie. Elle a d’ailleurs été élue “ville la plus durable du monde” en 2016. Le projet société 2000 watts, vise à diminuer par 2 la consommation d’électricité des Zurichois d’ici 2050. Actuellement la consommation moyenne par personne est de 6300 watts contre 4200 à Zurich. 

Cette prise conscience de climatique s’est réellement ressentie dans les entreprises que nous avons rencontrées : 

-Dans l’entreprise Creaholic à Bienne, l’intraprenariat à impact est encouragé par la “pratique des 100h” . Chaque employé peut consacrer jusqu’à 100 heures de travail par an à un projet personnel, quel qu’il soit. Et bien souvent, ce sont des projets éco-responsables qui sont choisis ! Si au bout de 100 heures, l’idée a démontré sa faisabilité et qu’il y a une première preuve de la demande du marché, l’entreprise investit dans le projet et l’initiateur de l’idée se trouve à la tête d’une nouvelle entreprise. C’est ainsi que 12 entreprises dérivées ont vu le jour grâce à Creaholic. Cette entreprise joue donc un rôle d’incubateur/investisseur pour ses salariés. Dans la pratique, les salariés ont très souvent choisi de développer un produit éco-responsable, ce qui montre l’appétence des suisses pour le progrès. (douche Jioulia par exemple). 

-À la Banque Alternative Suisse à Lausanne, on investit dans des projets respectueux de la nature, de l’être humain et des animaux. 

-Le groupe genevois Mantu est récompensé par EcoVadis médaille d’or, et a obtenu le premier crédit syndiqué ESG d’Europe.

Cependant, la consommation de ressources par personnes est supérieure à la moyenne européenne. L’empreinte matérielle est de 17.1 tonnes en Suisse contre 14.5 tonnes en Europe selon Eurostat.  (L’empreinte matérielle représente la quantité totale de matières premières extraites pour satisfaire les demandes de consommation finale.)

Un autre problème est que si l’on prend en compte l’ensemble des émissions engendrés à l’étranger pour la fabrication de marchandises importées (matières premières…), la Suisse se classe parmi les plus gros émetteurs par habitant au monde…

ELODIE ET DIMITRI, L’ODYSSÉE MANAGÉRIALE 2023

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