Duo 3 (2023) – Bilan Israël

👉 – Le contexte

Du 14 février au 09 mars 2023 nous avons découvert Israël pour la troisième étape de l’Odyssée Managériale.

Et quelle étape ! La découverte de ce pays nous a profondément marqué.

Pendant ces 3 semaines et demie nous nous sommes rendus dans les villes de Tel Aviv, Herzliya, Jérusalem, mais aussi des villes en territoire disputé en Cisjordanie…

Le rythme a été intense : visite de 16 entreprises, 1 université, et rencontre de 4 experts du management. La startup-nation nous a véritablement fait vivre une expérience géniale, et nous avons hâte de vous raconter tout cela !

Bien que notre expérience israélienne ait été extrêmement intéressante, nous savons que notre analyse de la culture Israélienne n’est pas exhaustive, et que les exemples que nous détaillons par la suite, ne reflètent pas l’ensemble des caractéristiques du pays. De plus, malgré l’énergie folle qui émane de ce pays, il ne faut pas oublier que ce pays traverse depuis longtemps une crise géopolitique importante (conflit israélo-palestinien) ainsi qu’une crise politique interne actuellement. Cet article a pour but d’analyser les liens entre la culture israélienne et son mode de management et est

par conséquent apolitique. Il ne prend pas position sur les conflits qui traversent le pays.

Bonne lecture !

👉 – Le management israélien : un management qui ne ressemble à aucun autre

A) Une vision à court terme

À l’heure où nous écrivons cet article, « des centaines de missiles sont dirigés vers Israël, et il suffirait d’appuyer sur un petit bouton pour que le pays soit rayé de la carte ».

C’est ce que nous a dit d’emblée Danny, conférencier et spécialiste du marketing, lorsque nous l’avons rencontré…

Mais pas d’inquiétude, il y a assez peu de chance que cela se produise. Toutefois, en partant de ce constat, il est aisé de comprendre pourquoi les Israéliens vivent au jour le jour et épargnent nettement moins que les habitants des autres pays occidentaux ayant un niveau de richesse comparable. Parce qu’ils savent que n’importe quoi peut arriver n’importe quand, ils profitent de la vie, comme l’indique le mot Lé’haïm (« à la vie ») les israéliens lorsqu’ils trinquent ensemble !

Cela exerce nécessairement une influence sur le mode de vie des Israéliens ainsi que sur le monde de l’entreprise : la vision court-termiste domine largement en entreprise.

Ce que nous avons compris au travers de nos différentes rencontres, c’est que le management israélien est un management de l’urgence où agilité et désordre cohabitent souvent.

Il y a d’ailleurs un mot qui désigne cela : le « balagan« .

Boris Janicek, directeur de la marque Estée Lauder en Israël nous raconte que les Israéliens font preuve d’une souplesse folle, aussi bien au travail que dans la vie de tous les jours. Et cela est lié de très près à leur vision court-termiste. Par exemple, il nous explique comment l’écosystème local est tourné vers l’action : faire et faire vite surtout ! Si un projet ne semble pas viable, on arrête et on en recommence un autre. Les circuits de décisions sont courts. Ainsi, la part donnée à l’intuition est énorme. Boris nous explique aussi qu’en Israël, l’agenda des collaborateurs bouge tout le temps et les rendez-vous sont sans cesse déplacés. Ici, on ne planifie pas un rendez-vous pour le mois prochain. Il faut que ça aille vite !

Et cela est une réalité : nous avons pu expérimenter cette façon de faire lorsque nous planifions nos rendez-vous. Nous avons reçu des emails nous proposant des rendez-vous le jour même!

Ce n’est alors pas pour rien qu’Israël est surnommée la startup-nation. En effet, le principal frein à la création d’une startup est bien souvent la peur de se lancer, la peur de l’échec, la peur de l’inconnu. En Israël, il n’y a pas de temps à perdre ! L’échec n’est pas quelque chose de négatif. « Au pire ça ne marche pas et au mieux ça marche ! » nous explique Danny, il nous confie par la même occasion qu’en Israël il est bien vu d’avoir échoué. Cela veut dire qu’on a eu le courage d’essayer. Lui-même a connu deux fois l’échec sur deux projets de startups différents, et nous affirme que cela lui a permis de gagner en maturité. Cela est même valorisé par les recruteurs.

En fait, Israël est un véritable berceau d’innovation, où il y a une grande énergie. L’innovation fait presque partie de l’ADN du pays. L’innovation est vue comme le facteur de croissance majeur et est presque une question de survie.

On peut voir des entreprises se lancer rapidement avec des idées extrêmement novatrices. Nous avons par exemple rencontré Jonathan de l’entreprise Rivulis, leader mondial de la micro-irrigation. L’entreprise développe une solution d’irrigation extrêmement intéressante pour l’agriculture, ainsi que pour lutter contre le réchauffement climatique. Nous avons aussi pu rencontrer Didier, le directeur et fondateur d’Aleph Farms, une entreprise qui cultive de la viande en laboratoire à partir de véritables cellules animales. Ainsi, on

voit que ce petit pays de 20 000km2 est une véritable terre d’innovations. Et encore une fois, cela est lié de très près à la mentalité court-termiste des Israéliens qui les incite à innover sans cesse et à se lancer rapidement.

Pour vous dire, les Israéliens ont tellement cette vision court-termiste, que bien souvent, lorsque les startups se développent et grossissent, ces dernières sont vendues… Les Israéliens ne sont pas familiers avec les processus bien ancrés, la routine et la stabilité. L’entreprise Waze a par exemple vue le jour en Israël mais dès que celle-ci a pris de l’ampleur, elle a été vendue aux Etats-Unis, à Google plus précisément. C’est le cas aussi de Mobileye, une entreprise de technologie automobile vendue à Intel, ou encore Trusteer, une entreprise de cybersécurité vendue à IBM…

B) Ici, il n’y a pas de formalité !

Autre point qui nous a marqué c’est qu’en Israël, on ne perd pas de temps avec les formalités.

Tout d’abord, Gabriel, un ami rencontré à Tel-Aviv nous explique qu’en Hébreu, il n’y a pas de vouvoiement, et qu’il n’existe pas vraiment de façons de dire les choses de manières très subtiles et métaphoriques comme en français.

Cela a des conséquences : les Israéliens ont tendance à être très directs, à dire ce qu’ils pensent et à aller droit au but dans la conversation. C’est leur façon de montrer qu’ils se soucient d’une personne. Il y a d’ailleurs une expression très utilisée en Israël : « Tahles » (à prononcer « tarlês »), qui signifie concrètement « . Ce mot vient du mot hébreu Tahlit qui signifie le but.

De plus, il n’y a généralement pas de silence dans les conversations. Les gens s’interrompent souvent entre eux et ce n’est pas perçu comme impoli.

Un autre aspect qui a retenu notre attention c’est l’absence de formalisme dans la tenue vestimentaire au travail. Ici, si vous mettez un costume vous êtes ridicule.

Le port du costume est réservé au premier ministre Benyamin Netanyahu et à son adjoint. 

Par exemple, nous avons rencontré Éric Sayettat, un expatrié français qui est chef du service économique de l’ambassade de France en Israël, qui nous a expliqué que lors de son premier jour de travail à l’ambassade, jour durant lequel il avait porté un costume, on s’était moqué de lui et on lui avait demandé « d’arrêter de faire le français ».

La communication écrite est elle aussi très directe, Danny nous confie qu’il ne comprend pas pourquoi les français inscrivent « Veuillez agréer, Madame, Monsieur, l’expression de mes salutations distinguées. » à la fin de leurs mails. Pour lui, cela n’est pas utile et est une perte de temps.

Dans une autre mesure, on nous a souvent proposé de réaliser nos entretiens dans des lieux informels (dans des restaurants, dans des bars, directement chez les personnes, et même une fois dans une boulangerie…). Cela permet de briser d’emblée une barrière et nous avons beaucoup apprécié ces démarches !

  • Repas chez Mme Sivanie Shiran, responsable du département « leadership » de l’université Reichman à Herzliya, et rencontre avec ses enfants.

« Si vous voulez parler à un grand patron de l’équivalent du CAC40 ici, vous prenez votre téléphone et vous l’appelez. Il vous recevra. » BORIS JANICEK, RESPONSABLE ISRAEL DE LA MARQUE ESTHÉE LAUDER

Aussi, il y a quelque chose qui nous a beaucoup surpris : la facilité à approcher des personnes à hautes responsabilités. Ici pas de secrétaires, pas de formalités, si on veut s’adresser à des patrons on peut les contacter directement. Boris Janicek nous le dit « si vous voulez parler à un grand patron de l’équivalent du CAC40 ici, vous prenez votre téléphone et vous l’appelez. Il vous recevra. » 

C) L’influence de l’éducation sur le management

Le système éducatif est particulier en Israël, et il est important de bien comprendre ses spécificités pour comprendre le management israélien.

Stéphane Ayache, directeur des opérations chez TransformIT Ltd, nous explique, que, jusqu’au lycée, les enfants sont des « enfants rois ». Tout est mis à leur disposition pour qu’ils ne soient pas contraints et aient la liberté de s’exprimer et d’agir. De plus, jusqu’à la fin du lycée, les cours terminent généralement à 14h/15h pour laisser le temps aux enfants de pratiquer des activités extra-scolaires, nous expliquent Olivier Mouysset, qui travaille chez Paragon Plastic Ltd, et son épouse.

Pourquoi faire cela ? Pour laisser les enfants développer leur imagination. Il n’est pas question de leur mettre des barrières à cet âge-là. Ils doivent pouvoir s’exprimer comme ils le souhaitent. Cela leur permettrait de développer une créativité supérieure aux autres, qui leur permettrait d’avoir des idées d’innovations. Cela expliquerait également pourquoi il y a beaucoup de startups dans le pays.

De plus, à l’école il y a un certain pragmatisme des matières enseignées. L’accent est considérablement mis sur les mathématiques et l’anglais. Les matières comme l’histoire géographie ou la philosophie sont mises de côté au profit de matières plus en lien avec le monde de l’entreprise. Le nombre de startups dans la tech est considérable en Israël et les maths et l’anglais sont des compétences pré-requises pour travailler dans ce secteur.

D) Le service militaire

Tout citoyen israélien de 18 ans doit effectuer un long service militaire en Israël. Ce dernier dure 2 ans et 8 mois pour les garçons et 2 ans pour les filles. C’est quelque chose d’extrêmement important dans le pays. Bien souvent quand 2 israéliens se rencontrent, il ne faut pas attendre plus de 30 secondes pour entendre « Dans quelle unité étais-tu pendant ton service militaire ?».

  • Jeunes débutant leur service militaire. Photo prise devant le mur des lamentations.

On nous explique que le service militaire vient donner un cadre aux enfants qui étaient jusque-là dans une grande zone de confort. L’armée leur apprend en effet le respect et la discipline. Bien que cette expérience soit difficile, les Israéliens nous ont souvent dit que l’armée était la meilleure expérience de leur vie.  Cela permet aussi de mixer les classes sociales, de rencontrer des personnes que l’on n’aurait pas été amené à rencontrer. À l’armée, on ne fait pas de différence entre les personnes. Cela crée à terme un sentiment de collectivité très fort au sein du pays.

Il faut savoir que le service militaire n’est pas uniquement un service de combattants, il y a aussi des jeunes qui l’effectuent dans des unités de renseignement ou de cybersécurité.

 Mais quel est le lien avec le monde de l’entreprise ?  Sivanie Shiran, responsable du département « leadership » de l’université Reichman à Herzliya nous explique que ce service militaire transmet des valeurs proches de celles d’une start-up : la « survie », la capacité à être créatif et imaginatif ou même le dépassement personnel lorsqu’il s’agit de résoudre un problème urgent. Les sortants de l’armée sont alors beaucoup à monter leur propre entreprise puisqu’ils ont acquis un véritable esprit entrepreneurial et ont également parfois été formés notamment sur la cybersécurité, sur les technologies de pointe, et sur le renseignement.

De plus, les entrepreneurs israéliens ont cette tendance à « se relever » sans cesse, à ne pas s’obstiner dans un projet qui s’avère non fructueux et à finalement tout recommencer à zéro dans un nouveau projet. Cette facilité à renaître de ses cendres trouve ses origines dans l’armée et permet aux managers une réelle familiarité avec la question du stress, qu’ils savent souvent apprivoiser. L’expérience de l’armée et des périodes de crises qu’elle traverse régulièrement est en cela extrêmement formatrice.

E) Une hiérarchie existante, mais sans réelle distinction de rôle

Une des grosses caractéristiques du pays est que, bien que les structures hiérarchiques existent (en entreprise, à l’armée etc), ces dernières ne se matérialisent pas par des rapports d’autorité prononcés. Par exemple, en Israël, même si vous êtes stagiaire, il ne sera pas du tout mal vu de dire à votre patron : « je pense qu’il y a erreur sur ce point ». Impensable en France. Cela sera même apprécié et vu comme une prise de position, une prise d’initiative. Ici on dit ce qu’on pense et se faire bien voir par ses supérieurs n’est pas du tout dans la culture. Cela est à rapprocher du système de communication qui est très direct, et qui laisse une grande place au débat, où tout le monde donne son avis sur tout.

Mais d’où vient cette culture du débat, où tout le monde donne son avis sur tous les sujets possibles ? Cela a une origine historique.

La terre d’Israël est composée de 75% de juifs pour qui la religion est quelque chose de très important.

Gabriel Levy, responsable de la stratégie et de la croissance de la startup HiBob, a pris le temps de nous expliquer le lien entre le management actuel et l’histoire de la religion juive. Il y a 2000 ans, le judaïsme était pratiqué de manière physique. Cela signifie que les juifs devaient se rendre au temple pour pratiquer la religion (le second temple situé à Jérusalem pour les connaisseurs). Quand celui-ci a été détruit par les Romains, les juifs ont décidé de passer le Talmud, la tradition orale, à une tradition écrite. Le culte pouvait alors se pratiquer partout sans avoir besoin de se rendre dans un lieu physique.

Une grande partie du Talmud consiste à débattre du rapport entre les Hommes. On y trouve des questions comme : que faire si la personne à qui j’ai prêté un objet l’a perdu ?

Les grands rabbins influents mettent ainsi leurs commentaires autour du texte initial, puis, les Juifs débattent entre eux, souvent à deux, pour donner leur avis sur la question. Et encore aujourd’hui, les juifs ultra-orthodoxes, qui représentent 12% de la population israélienne, consacrent leurs journées à l’étude du Talmud et au débat de questions sociétales! (Enfin, cette pratique est réservée aux hommes chez les ultra-orthodoxes).

La culture du débat est donc toujours très présente dans la religion juive, et par conséquent au sein de la population israélienne. Ainsi, contester, donner son avis, s’exprimer, débattre, explique en partie pourquoi la hiérarchie n’est pas tant visible dans la pratique.

Toutefois, notons que de plus en plus de startups mettent volontairement en place des structures managériales horizontales, sans réelle hiérarchie. C’est le cas d’Eitan et de sa startup Kima, que nous avons rencontré lors de notre début de séjour en Israël.

F) Un sentiment de grande communauté

Il y a autre chose qui nous a frappé pendant noter séjour en Israël : les gens sont très avenants et accueillants. Combien de fois, lorsque nous avions les yeux rivés sur notre téléphone pour regarder le GPS, des personnes inconnues sont venus nous proposer de l’aide. Plusieurs personnes nous ont également proposé un hébergement (et un jour nous en avons véritablement eu besoin, un grand merci à Irène Feder…). Comme nous l’avons évoqué précédemment, l’armée contribue à renforcer ce sentiment de collectif.

De plus, dans la vie de tous les jours devant certaines défaillances des systèmes de transport publics et des garderies, les Israéliens ont pour habitude de s’entraider pour la garde d’enfants, pour les courses etc… En Israël on recense également beaucoup d’associations caritatives venant en aide aux plus démunis. Danny, nous a également expliqué que sa fille, à 15 ans, était bénévole dans un organisme comparable à celui de la Croix-Rouge française.

En Israël, tout le monde semble avoir sa place, surtout à Tel-Aviv. Un exemple pour s’en rendre compte ? La diversité des plages de Tel-Aviv.  Une plage pour les religieux, une plage pour les gays, une plage pour les jeunes, une plage pour les familles, une plage pour les sportifs … et même une plage pour les chiens!

Il y a également les fêtes religieuses juives, qui rythment le calendrier et qui entretiennent ce sentiment de grande communauté. Comment ne pas évoquer le repas de famille du vendredi soir (pour le début de shabbat), ou le Séder de Pessa’h, rituel visant à faire revivre à ses participants, en particulier les enfants, l’accession soudaine à la liberté après les années d’esclavage en Égypte des enfants d’Israël.

Ce sentiment de grande communauté permet d’améliorer la confiance et l’entraide au sein des entreprises. Par exemple, chez Estée Lauder, Boris nous explique qu’en cas de crise, les managers prennent systématiquement des nouvelles de leurs collaborateurs, via un groupe dédié sur WhatsApp.

Nous avons également ressenti l’importance de cette grande communauté, lors de la visite de l’entreprise Monday.com. Zacharie a pris soin de nous montrer comment les locaux de l’entreprise étaient aménagés pour le bien-être des employés mais également pour faciliter la vie des employés en cas d’imprévus personnels. C’est ainsi que nous avons découvert au 34ème étage, une crèche destinée à accueillir les enfants malades des collaborateurs. Un bel exemple qui nous montre une fois de plus, que les Israéliens ont la volonté de former une grande famille. Aussi, il existe de nombreuses salles permettant aux salariés de se retrouver autour d’activités ludiques : une salle disposant de nombreux instruments de musique, une salle d’écoute sonore, une salle d’arcade, une salle de sport, une salle où l’on peut faire du badminton, du foot, du tir à l’arc, ou encore du billard… (pour visualiser les locaux, rendez-vous sur notre compte instagram @odyssee.manageriale). Les locaux se veulent être équipés comme un véritable lieu de vie pour les salariés. De quoi renforcer le sentiment d’une collectivité au sein de l’entreprise.

ELODIE ET DIMITRI, L’ODYSSÉE MANAGÉRIALE 2023

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